Pensée du jour: où il est question de solitude, d’isolement pendant la vieillesse… et pas que…

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La revue « racines » a publié un dossier sur la solitude des seniors et des personnes âgées. A cette occasion , votre serviteur a été interviewé sur le sujet. Ci-dessous, la version « longue » de l’entretien, où il est proposé de regarder autrement la question de la solitude, et en filigrane la nécessité absolue de l’accompagnement relationnel…
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On dit parfois que pour vivre heureux à deux, il faut d’abord avoir appris à vivre seul, l’inverse semble moins vrai… Est-ce difficile de vivre seul quand on a presque toujours vécu en couple  ?

Il n’est jamais simple de se retrouver seul quand on partagé sa vie avec quelqu’un. IL faut assumer seul les activités domestiques, la gestion administrative, les soucis matériels qui étaient inévitablement réparties, mais il faut aussi se confronter à un vide, c’est-à-dire l’absence d’un interlocuteur avec qui on a appris une certaine complicité : partager au quotidien les soucis, échanger ses états d’âmes, rire, mais aussi se plaindre tout simplement. Même quand la relation était difficile et la séparation souhaitée, il faut apprendre à ne plus avoir en face de soi celui ou celle à qui on attribuait la source de son insatisfaction !

Apprendre ou réapprendre à vivre seul, est un apprentissage,  comme tout changement dans la vie, sauf que cet apprentissage s’effectue dans un contexte affectif bien particulier, souvent dans la souffrance, car cet autre dont on est séparé (même quand cette séparation a été volontaire) est, ou a été, une personne avec qui on a partagé une part de son intimité, une personne pour qui on a eu des sentiments forts, un être avec qui on a partagé des joies et des peines. Ce n’est pas seulement de la solitude dont on peut souffrir, mais d’une rupture avec une part de soi, de son histoire de ce que l’on construit. La séparation passe donc inévitablement par un travail de reconstruction, un travail de réaménagement qui peut prendre beaucoup d’énergie. De plus, la solitude est plus ou moins difficile à vivre selon le parcours de vie : traditionnellement on quittait la maison familiale pour se mettre en couple, on ne divorçait pas et on vieillissait prêt de ses enfants, les changements de ces dernières décennies ont changés la donne : la vie est non seulement jalonnée de ruptures, on aspire à ne plus dépendre de ses enfants, on se sépare plus facilement. Ainsi, si une certaine génération de seniors qui n’a pas eu l’occasion de vivre cette expérience de la solitude aura plus de difficultés à s’y confronter, on peut supposer que pour les nouveaux retraités qui ont vécu des parcours de vie plus fragmentés, la donne est sans doute un peu différente.

Certains paniquent à l’idée de vivre seul, voyant là inexorablement le signe d’un isolement et d’un enfermement, est-ce une idée fausse ?

On confond solitude et isolement. S’il n’est jamais simple d’être isolé et d’avoir une vie avec peu de relation sociale, il faut se rappeler que la vieillesse est une étape de croissance intérieure qui nous confronte à la singularité de notre être : advenir à soi, est une expérience de confrontation à sa solitude intérieure, à la prise de conscience de la nécessité de se détacher du regard de l’autre pour s’apprécier tel que l’on est. Les personnes âgées sereines malgré leur grand âge, nous enseignent qu’elles puisent leur paix dans le regard qu’elles posent sur elles-mêmes et sur leur capacité à se détacher du jugement d’autrui. Dans une société des apparences et du culte de la performance, il peut être difficile d’accomplir ce chemin où l’on a la fois besoin de l’autre pour se sentir exister tout en apprenant à se détacher de critères trop superficiels sur lequel on a appris à définir notre valeur.  Le psychanalyste Jung a expliqué que pour devenir soi, il était nécessaire de renoncer à sa « persona », ces rôles que l’on a appris à jouer face aux autres, auxquels on a fini par s’identifier, mais qui , en s’y accrochant peuvent nous empêcher d’être nous-même.

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Vivre seul serait alors une période de la vie nécessaire pour mieux se connaître ?

Se retrouver face à soi-même est une nécessité pour bien vieillir. Dans l’idéal, il serait judicieux d’apprendre à le faire avant que les drames de la vie nous l’imposent !  Apprendre à se confronter à soi, c’est faire le bilan de sa propre vie, non pas pour se dire que tout est fini ou se lamenter sur ses échecs, mais pour apprendre à s’aimer tel que l’on est, que notre valeur ne dépend pas de ce que l’on fait ou parait, mais de ce que l’on est en tant que tel. Un certain apprentissage de la solitude est nécessaire pour apprendre à lâcher prise sur ce qui nous encombre, les faux semblants, les relations fausses. De nombreux travaux semblent ainsi induire l’idée est que pour vieillir sereinement, il est nécessaire de renoncer à attendre du regard d’autrui ce que l’on peut seul se donner à soi-même. Accepter ce que l’on est, renoncer au jugement d’autrui, s’aimer tel que l’on est n’est pas un appel à l’égoïsme au contraire ! Cela permet d’entrer dans une relation a autrui plus juste : une relation plus intense ou je ne cherche plus, à me trouver en l’autre, mais à me nourrir de la rencontre de nos différences ! Une chanson célèbre disait « confidence pour confidence c’est moi que j’aime à travers vous, aimez-moi ! » et bien l’expérience de la solitude quand elle est investie permet de construire une relation à autrui nouvelle : « confidence pour confidence c’est toi que j’aime à travers moi ! » L’avancée en âge est une période de la vie qui offre l’opportunité de réapprendre l’altérité. Je n’ai plus besoin du regard de l’autre pour savoir qui je suis mais j’ai quand même besoin de l’autre pour être moi-même.

Plus on avance en âge, plus on devient unique. Plus la vie nous offre la possibilité de prendre conscience que l’on est différent de son voisin, alors que les apparences peuvent donner l’impression du contraire. Jean Dutour dans « le vieil homme et la France » explique avec beaucoup d’humour ce paradoxe qui peut être source d’une certaine angoisse légitime. Je n’ai jamais autant été moi-même aujourd’hui et ça ne se voit pas forcément.

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Après un deuil ou une séparation sur le tard, cela peut sembler difficile d’avancer, se disant, avancer, oui mais vers quoi ? Comment faire alors ?

Le deuil ou la séparation représentent des événements de vie très douloureux, des tremblements de terre dont l’onde de choc imposent  de réapprendre à vivre avec soi, de réaménager son rapport à la vie et aux autres pour ne pas sombrer dans la dépression. La personne vit une expérience de solitude intense, car même entourée par des proches bienveillant, le séisme vécu à l’intérieur de soi  est difficilement partageable. La personne peut alors éprouver un sentiment violent de solitude voire de trahison qui peut se transformer en ressentiment vis-à-vis de ses proches qui risquent alors de prendre de la distance et donc d’accentuer ce sentiment d’isolement. Le deuil est une situation paradoxale : il est ainsi nécessaire d’accepter une certaine forme de solitude (mes proches ne sont pas forcément les mieux placés pour me porter) afin de ne pas tomber dans l’aigreur et le ressentiment, pour accepter de se tourner vers d’autres interlocuteurs capable d’entendre l’indicible. Face à la séparation il est important de mettre des mots sur sa souffrance, ils permettent non seulement de diminuer l’angoisses, mais aussi de mettre du sens à des événements qui apparaissent comme absurde.

La personne qui se retrouve seule va devoir composer avec sa situation, elle n’a pas le choix : faire son deuil, ce n’est pas accepter l’inacceptable, c’est intégrer la réalité douloureuse afin qu’elle n’apparaisse plus comme un obstacle insurmontable.

Au-delà de la douleur liée à la perte,il est sans doute nécessaire de se rappeler qu’il n’y a pas de croissance intérieure et de meilleure connaissance de soi sans confrontation à une forme d’angoisse liée à  l’incertitude et à l’inconnu. Cette confrontation est un apprentissage, parfois source de larmes et de peurs, car elle nécessite de renoncer à une certaine maîtrise et à nos certitudes sur la vie pour découvrir des aspects méconnus de soi

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Quand la solitude n’est pas choisie, quelles solutions pour ne pas la subir ?

Notamment après un deuil, il est parfois difficile de voir que les autres reprennent le cours de leur vie. Tout le monde vient après l’enterrement et puis les relations s’étiolent. Il faut alors éviter de tomber dans la rancœur et l’aigreur.

S’isoler et dire : “Je tire un trait sur le passé” est rarement une bonne solution. La famille et les amis sont des “aidants naturels” qu’il ne faut pas rejeter de manière injuste,   on ne peut pas leur demander plus que ce qu’ils peuvent donner.

L’épreuve de la séparation si elle confronte douloureusement la personne à sa solitude intérieure, peut aussi aboutir sur autre chose que le désespoir et la dépression : ce voyage intérieur imposé par la vie, peut paradoxalement l’amener à découvrir des aspects négligés de soi, des ressources intérieures insoupçonnées, une possibilité de réconciliation avec un part de soi trop longtemps ignorée. Il parait qu’en Chinois l’idéogramme associé au mot « Catastrophe » veut dire aussi « opportunité pour grandir ». Si les épreuves de la vie ne sont jamais bonnes en soit, il est réconfortant de constater que ces épreuves sont aussi des événement qui au final peuvent nous aider à grandir.

Pour que le chemin de solitude, n’aboutissent pas que sur du vide et de la souffrance, il ne doit pas se faire seul ! Il est donc important d’être vigilant à accueillir le mouvement de son âme, colère, tristesse, repli sur soi qui ne sont pas pathologiques, mais qui sont des réactions normales face à la souffrance provoquée par des événements « anormaux », afin de ne pas s’en culpabiliser et trouver le bon interlocuteur qui pourra les accueillir.

Même quand les événements dramatiques nous privent brutalement de notre conjoint il est possible d’en faire un chemin qui aboutisse sur autre chose qu’un sentiment de solitude négatif. Le lâcher prise nécessite de faire une expérience de la solitude qui ne soit pas subi, cela demande du temps pour reprendre sa vie en main et réapprendre à vivre sans l’autre, dans un chemin de paix inattendue, ou la solitude n’est plus synonyme d’isolement, mais opportunité pour de nouvelles rencontres plus intenses et plus vraies.

éloge de la vieillesse

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4 réflexions sur “Pensée du jour: où il est question de solitude, d’isolement pendant la vieillesse… et pas que…

  1. Bonjour et merci de cette réflexion qui ouvre des perspectives de pensées. Il me semble que seule la solitude offre une vraie connaissance de soi. On ne peut se mentir indéfiniment. En tout cas, votre réflexion Yves, pousse à aller plus loin dans la voie qui vous est chère. Je veux parler de la spiritualité, qui ouvre des possibilités sur l’aboutissement de la vie de nos aînés.

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