Pensée du jour: où il est question de dépendance, mais aussi de relation à l’autre

La dépendance et la perte d’autonomie dans la vieillesse sont extrêmement redoutées. Quand on va au-delà de l’expression d’une appréhension légitime, il est aussi question d’autre chose : il y a quelques années une enquête interrogeait des personnes âgées sur leur rapport à la vie, à l’avenir, à la dépendance. La très grande majorité des personnes interrogées affirmait dans un premier temps préférer la mort à la dépendance. On pourrait en rester là et considérer qu’il n’y a rien à faire face à la dépendance, sauf la prévenir, la ralentir, voire l’anticiper et permettre aux personnes de partir dans la dignité. Toutefois, les réponses données par les mêmes personnes à la question qui suivait nous permet d’entendre cette peur légitime sous un autre jour : quand on leur demandait d’exprimer ce qu’ils redoutaient le plus dans la dépendance, ce n’était pas tant le handicap ou la perspective de la dégradation physique que la peur « de perdre la considération » d’autrui, de ne plus compter pour son entourage et pour la société.

Pour Valérie Bourgeois-Guérin  une psychologue Québecquoise, il serait sans doute nécessaire de faire attention au concept de « bien vieillir » qui paradoxalement renforce la peur de l’a dépendance.  « En ce moment, nous valorisons beaucoup le bien-vieillir, ce qui peut faire oublier les aînés qui réussissent moins bien leur vieillissement. À l’inverse, si l’on considère les aînés comme des personnes qui vivent seulement des dégénérescences et des pertes, on peut développer des attitudes négatives envers elles. (…)  l’expression «bien-vieillir » en anglais se dit: successful aging. Cela implique donc la notion d’échec. Les personnes âgées perçoivent bien ce message-là. Il y en a beaucoup qui vont avoir honte d’avouer qu’elles vivent une perte d’autonomie ou une perte physique, car elles ont l’impression qu’elles n’ont pas réussi leur vieillissement. »

Pour Jean-Luc Hétu psychologue québecquois de référence sur la question du vieillissement lui-même retraité et vivant dans une résidence pour personnes âgées autonome  «À cette époque de la vie où une personne pourrait évoquer de très bonnes raisons de se sentir moins heureuse, elle continue pourtant à se dire heureuse. Même si, plus jeunes, les personnes âgées étaient aux prises avec le stress occasionné par leur travail, par les soucis financiers, par les enfants qui vieillissaient et qui faisaient des choix de carrière, de conjoint, à la vieillesse, il y a comme un apaisement. Les dés ont été joués. On a réussi à faire le deuil du conjoint idéal. On a une vision du monde qui est apaisée. On se connait mieux. On s’accepte mieux. Tout cela, ce sont des facteurs très favorables à un vieillissement serein.» Valérie Bourgeois-Guérin abonde dans le même sens. «Ces études nous indiquent qu’il y aurait une certaine maturité qui s’installe avec le temps. On compte une bonne proportion de personnes âgées qui se sentent plus heureuses.»

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La question du bien être dans la vieillesse et dans la dépendance, passe bien sûr par des soins et un accompagnement de qualité, mais surtout par le regard d’autrui: par la manière dont la société, les accompagnants ou l’institution signifie à l’autre qu’il est encore une personne « considérable » digne d’intérêt pour ce qu’elle est et pas seulement en raison de sa dépendance.

Les recherches liées au courant de la gérotranscendance, le confirme donner un sens à sa vie, avoir un but dans sa vie est non seulement un facteur de santé, mais un facteur de bien-être qui permet de dépasser les affres du vieillissement et de rayonner d’une paix intérieure malgré la dépendance. Cette question du sens, du désir de vivre n’est pas seulement matérielle, elle passe aussi par la relation à l’autre, une relation ou l’autre n’est pas qu’un objet de soin ou d’aide, mais un être riche de ce qu’il est.

Jean-Christophe Parisot qui a régulièrement l’occasion de crier son amour de la vie malgré un handicap très lourd et les souffrance réelles qu’il porte physiquement, répondait à la question « où tirez-vous la force d’agir au quotidien ? »

«  De la certitude que rien n’est plus beau sur terre que la qualité de la relation aux autres. On est heureux qu’avec les autres. Notre société occidentale s’est lourdement trompée en parlant de la dépendance et de l’autonomie comme s’il fallait fuir les rencontres. Je suis dépendant depuis plus de 35 ans et suis en légitimité de l’affirmer. (…) « l’important, ce n’est pas la quantité des années à vivre, mais la qualité. Vivre ensemble devrait être la première des priorités de tout être humain. (…) «  Notre société est trop “technicisée” et la dimension humaine est bien trop souvent reléguée au second plan. (…)Ce qui est fondamental, c’est le respect de la liberté de la personne aidée qui doit retrouver confiance en elle malgré des chocs physiques ou psychologiques souvent irréversibles. La joie d’être aidé peut développer d’extraordinaires complémentarités avec les aidants et renouveler profondément notre connaissance du sens de la vie… »

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Dans une autre intervention il expliquait:  (…) « Le vieillissement et la maladie nous rappellent que nous ne sommes pas totalement maîtres de nos vies, que même les sportifs, les gagneurs, les stars vont découvrir leurs limites. Et cette peur, cette terreur, de vieillir et de mourir envahit surtout les générations déchristianisées. Il y a trente ans, quand on parlait d’un centenaire, on disait « quel veinard », aujourd’hui on dit « surtout pas moi ! ». Qu’est-ce qui a changé ? Le mot « dépendance » terrorise alors que la relation à l’autre est un cadeau ! (…)  Oui, notre pauvreté dérange notre société qui pour se dédouaner préfère nous offrir la sécurité sociale…alors que c’est surtout d’amour et d’intériorité dont nous avons besoin. »

S’il est important de lutter contre la dépendance, il apparaît encore plus important de lutter contre la souffrance morale mais aussi contre l’isolement: non pas en traitant uniquement les conséquences à coup d’antidépresseur et d’anxiolytique mais en prenant en compte un des éléments clefs du « bien vieillir » la question existentielle, celle du sens de sa propre vie, qui passe par des expériences de relations authentiques, par une organisation des soins et de l’institution qui ne donne pas l’impression à la personne qu’elle est une charge, mais qu’elle nous intéresse.

Le soin relationnel ne doit ainsi pas se réduire aux relations et paroles bienveillantes apportées à la personne qui en a besoin, mais doit consister en une stratégie globale qui aide la personne à redécouvrir la richesse de ce qu’elle est par la rencontre avec un autre dont le regard n’enferme pas: une stratégie qui considère que c’est la parole de la personne (avant nos paroles de réconfort), la qualité des relations qu’elle peut nouer avec autrui (et non la qualité de la relation que nous aurons avec elle)et  le partage de ce qu’elle est ( au travers du partage de son expérience et de ses points de vue, l’évocation du passé n’ayant de sens que parce qu’elle permet à la personne de se raconter dans l’instant présent) qui en sont les piliers .

L’iderco en tant que manager de proximité, est aussi là pour (co)construire un cadre de travail qui ait du sens, une organisation du travail qui permette aux professionnel de ne pas réduire la personne à sa dépendance ou aux taches qu’elle doit accomplir, mais bien comme un  trésor qui faut (re) découvrir chaque jour.

Les conditions de travail sont de plus en plus exigeantes, le temps vient à manquer, le défi est énorme, mais c’est un défi essentiel si on veut que nos institutions restent des lieux de vie.

Ce n’est pas le niveau d’autonomie qui fait la vie d’une structure, c’est bien la qualité relationnelle, l’attention à l’autre qui y est déployé. ce n’est pas seulement une question de qualité personnelle des professionnels, c’est aussi affaire de regard collectif (projet d’établissement), de management, de choix d’organisation assumé.

D’une certaine manière la vidéo qui introduisait ce post illustre nos propos…

Agée de 92 ans en janvier 2017, Morrie Boogaart est en soins palliatifs, atteint d’un cancer de la peau et d’une tumeur au rein. Il donne un sens à sa vie en se sentant utile pour les autres : depuis 15 ans il tricote de bonnets pour les sans-abris. Avec une pointe de malice il affirme que sa maladie « a été la meilleure chose qui m’est arrivé parce que je reste dans ma chambre»…   

 

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