Prenez le plus grand soin d’eux.

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Vanina, assistante de soin en gérontologie et fidèle lectrice de ce blog nous a envoyé ce texte qui illustre ce que nous avons plusieurs fois écrit sur ce blog: la nécessité de changer de regard sur les personnes considérées comme atteintes dans leurs fonctions supérieures. Trop souvent, elles sont réduites  leurs déficits cognitifs privant ainsi les professionnels des clefs de la rencontre et de l’accompagnement.
Comme le souligne Louis Ploton, ce regard réducteur « ligote solidement le thérapeute, et par voie de conséquence le patient, qui se retrouve dan un statut de mort-vivant, espèce de personne anatomique, en quelque sorte enveloppe charnelle de ce qu’il fut, non seulement méconnaissable, mais condamné à un sort vidé de sens, du fait qu’en matière relationnelle la définition qui le relie au monde est son incapacité et l’incurabilité de cette dernière. »
Nous remercions Vanina de ce partage, n’hésitez pas à réagir dans les commentaires….

Sœur Josépha a plus de 97 ans. Durant toute sa vie, elle a dirigé avec brio des services de soins psychiatriques pour sa communauté religieuse. Depuis des années déjà, elle  ne s’exprime plus que lors des toilettes ou des repas durant lesquels elle communique sa désapprobation et ses refus par des griffures ou des morsures. L’équipe, pas bien à jour des connaissances gérontologiques actuelles, se plaint tous les jours de devoir user de la force pour la laver, l’habiller, la faire manger et la traite sans ménagement (« on n’est pas là pour se faire battre »). Plus les soignantes forcent, plus Josépha se défend. En STAFF sera questionnée la pertinence du maintien de ces soins qu’elle semble refuser… mais pas tous les soins, pas tout le temps…

En dehors de ces moments, Sœur Josépha passe la majeure partie de ses journées  et de ses nuits en effectuant toujours le même geste répétitif de passer sa main sur son crâne en l’accompagnant d’un petit bruit parfaitement régulier : han…han…han…han…sauf lorsqu’elle parvient à trouver le sommeil.

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Un dimanche, après le repas de midi, alors que toutes mes collègues avaient déserté les services pour  partager le gâteau dominical proposé par la déléguée syndicale de l’établissement, je poursuivais mes programmes de soins.

Je passais alors devant la porte fermée de la chambre de Josépha et quelques mètres plus loin, je m’arrêtais net: Je n’avais pas entendu le petit bruit de Josépha qui rythmait habituellement le silence du couloir à cette heure-là. Je ne sais pas, peut être une intuition m’a fait revenir sur mes pas et ouvrir  la porte.

Son fauteuil-coquille était dans l’entrée de sa chambre, comme abandonné là, sans le moindre souci d’une disposition favorable.

La bascule du fauteuil n’avait pas était remise en arrière comme  il se doit  après le repas et Josépha avait glissé pour se retrouver le thorax au niveau de l’assise et la tête  coincée par la contention abdominale qui elle, n’avait pas bougé.

Elle était blanche, des gouttes  de sueur froide perlaient sur tout son visage, elle était  immobile, le regard fixe, ne respirant plus, les voies aériennes obstruées par le bol alimentaire remonté jusque dans le nez.

Je comprends, je déclipse la ceinture, me positionne derrière elle pour la plier vers l’avant. OUF !! Elle tousse et évacue l’encombrement… elle re-respire.

Josépha, inerte mais vivante sur mes genoux, j’appelle une collègue à l’aide avec mon portable de service.

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Nonchalante, ma collègue vient m’aider  à changer sa chemise et à l’allonger sur son lit, puis va finir son gâteau, visiblement sans se rendre compte de ce qui venait de se passer (c’était elle qui avait raccompagné Sœur Josépha dans sa chambre}.

Choquée et aussi blanche que Josépha, je suis restée à son chevet jusqu’à ce que l’IDE de coupure revienne ! Une heure et demi après la fin de mon service et sans qu’aucune  collègue ne soit venue s’enquérir de la situation, je suis restée près d’elle, lui  nettoyant doucement le visage, le nez, la bouche, lui parlant d’une voix maternante. Elle revenait lentement à elle mais était exténuée.

Les constantes étaient revenues à la normale, j’ai fait mon récit très factuel à l’IDE qui m’a répondu que je pouvais faire une transmission sur l’ordi mais« sans rentrer dans les détails ».Je quittais alors Josépha.

Le lendemain, au début de mon service, je m’empresse d’aller  la voir. Elle dormait sur son lit. Je lui prends la main et la réveille doucement en la saluant.

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Elle ouvre les yeux et me voit (je fais toujours attention à son regard en tunnel). Son regard tout d’un coup est présent, elle ne me voit plus, elle me regarde et…

«Ah ! C’est vous?… vous allez mieux?… »Me dit-elle d’une voix claire, grave et d’autant plus surprenante que je ne l’avais jamais entendue auparavant.

Les yeux écarquillés de surprise et de bonheur, j’ai le temps  de lui répondre : « oui Josépha, ça va, moi, et vous, comment ça va ? ». Elle me sourit un instant.

Puis elle perd son regard présent et n’est déjà plus avec moi.

Ce fut un des évènements les plus marquants de ma carrière  (il y en a eu bien d’autres) et je ne l’oublierais jamais.

Il est très riche en sujets de questionnements mais ici, il en est trois que je voudrais particulièrement partager :

– lorsque l’on croit que les capacités fonctionnelles, notamment cognitives, sont réduites à néant, prenons garde qu’elles ne soient pas juste mises en veille comme nous le suggère l’émérite professeur  louis Ploton. Parfois elles peuvent être remises en marche à l’occasion d’évènements relationnels riches en émotions positives ou négatives. Une non-prise  en compte  de cette approche dans le soin réduit de façon dommageable nos possibilités d’actions favorables pour la personne (notamment celle de fournir au patient un environnement respectueux, calme, sécurisant, serein, favorisant la communication et les fonctionnalités restantes).

-cette mise hors service des fonctions cognitives, très mobilisatrices de réseaux neuronaux, pourrait servir à une économie favorable au maintien d’autres fonctions et/ou à inhiber la conscience d’un vécu trop  insupportable pour eux (les patients).

-Y aurait-il dans le temps de la mort imminente, une mobilisation fantastique des fonctionnalités cognitives alors que les autres s’éteignent. Si oui, serait-ce l’ultime opportunité donnée  par l’âme de la personne  de réveiller sa conscience à elle-même pour permettre ses adieux à la vie?

Je trouve que cet exemple clinique  illustre à merveille les nouvelles approches  de la démence que nous proposent les auteurs reconnus en psycho gérontologie.

Merci d’avoir, par cette lecture, partagé mon expérience de la persistance d’une vie affective jusqu’au bout et malgré les apparences.

Vanina, assistante de soin en gérontologie.

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Une réflexion sur “Prenez le plus grand soin d’eux.

  1. Cette expérience fait écho à une théorie que Naomie Fiel avait développé lors d’une de ses conférence à la quelle j’avais eu la chance d’assister. La démence, le repli sur soi, les gestes répétitifs qui permettent de fuir une réalité trop douloureuse, qui répondent à une souffrance insupportable, tels des mécanismes de défense. Il me semble que Vanina a fait de la validation, peut être sans le savoir, en utilisant l’empathie et en adaptant une posture « centrée ». Beau témoignage… Jolie expérience…

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